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Un tisseur inquiet

An 468 Dimetrus Ahlgor, académicien d’Harapan

Devenir tisseur n’est pas une mince affaire. Soit il faut se faire une place officielle dans l’Empire, sachant que ca demande généralement d'accepter la non-mort, soit il faut vivre caché.

J’ai de la chance de pouvoir poursuivre ces études en ayant, pour le moment encore, un coeur qui bat. J’en suis conscient, si mon père n’était pas aussi utile à l’administration impériale, je n’aurais certainement jamais osé m'intéresser à ce domaine que l’Empire garde si jalousement. Mais on comprend naturellement cette position sur un sujet aussi sensible, on imaginerait mal un monde où le premier va-nu-pieds serait capable de manipuler le tissu du réel sans que cela soit le chaos. Heureusement que le Prophète fait réguler son utilisation, si tout un chacun pouvait s’essayer à être un tisseur, les pauvres hères tomberaient probablement dans les pièges des anciens et l’utiliseraient pour leur profit personnel jusqu’à l’épuiser. Je dors mieux de savoir que l'Empire veille à démanteler certaines organisations de dangereux individus qui s'octroient le droit de tissage. D’autant que l’intérêt en est doublé, une fois Non-Mort et sous le contrôle ils seront utiles à l'administration, plutôt qu’oeuvrant à sa perte. Loué soit le Prophète de Cristal.

Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que d’autres écoles de magie doivent exister que celles qu’on nous enseigne à la capitale. Je ne rentrerai pas ici dans les détails bien gardés à propos desquels nous avons prêté serment, mais à eux seuls ils ne peuvent couvrir tout le champ des possibles de la magie, c’est certain. Pourtant ils sont déjà de grandes ressources et un outil merveilleux, tant qu’il est aux mains de l’Empire du moins. Mais je me risque à croire que la magie fut plus répandue et plus dense qu’elle ne l’est, ses traces sont partout et bien qu’elle se raréfie au point de devoir l’économiser je suis convaincu qu’elle nous cache encore des pouvoirs insoupçonnés.

Il m’arrive d’imaginer le jour ou l’on ne trouvera plus de pierres de vie, le jour où même les derniers monolithes auront été concassés, le jour ou l’on aura défait chaque talisman pour en récupérer l’énergie. Enfant, déjà intrigué par la magie, j’avais l’habitude de croire que je ne verrais pas ce jour, mais je dois me faire à l’idée que sur le chemin de mes études je devrai succomber à la Non-Mort pour devenir meilleur au service du Prophète, alors peut-être verrais-je ce jour-là. Quand toute la magie sera consacrée aux maintien de la Non-Mort et que tout Tanak sera aligné dans la philosophie du Prophète de Cristal, loué soit-il.

En attendant je suis curieux de ces écoles de magies qu’on enterrera dans notre sillage, ces formules oubliées et ces expériences scabreuses ont un charme que je ne peut nier.

Comment font ceux qui vivent hors des murs des cités? L’Empire n’est pas dupe, on trouve encore, dans quelque recoins et aux creux de quelques bourses, des pierres de vies en petite quantité et il est évident que les êtres bas qui ne font que courber l’échine pour survivre utilisent ces ressources à d’autres fins que l’élévation de la philosophie du Prophète.

Mais d'où vient leur savoir? Et qu’en font-ils? Remèdes de grand-mère, tours d’illusionnistes ou simple sorts de duperie j’imagine. La magie est tellement délicate et elle le devient chaque jour un peu plus, alors comment être certain qu’aucun de ces égarés ne puisse commettre une erreur qui déclencherait une catastrophe dans l’équilibre de la magie?

Dans l’ombre de mes inquiétudes je loue la lumière du Prophète qui veille à garder ces inconscients loin de ce qu’il ne comprennent pas et qu’ils pourraient souiller.